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Golden Globe Race

Les solitaires à l'assaut de la solitude

Certains en riraient, pas nous. Alors qu’ils naviguaient au large des Canaries, trois des dix-sept navigateurs en solitaire de la Golden Globe Race viennent à leur tour de se retirer de cette course, victimes de la solitude plus que d’une « panne de régulateur » d’abord évoquée par chacun. Après un arrêt technique interdit par le règlement de la course, le Français Antoine Cousot et l’Américain Istvan Kopar ont repris ou vont reprendre leur longue route en «Catégorie Chichester» tandis que le Palestinien Nabil Amra a choisi, lui, d’abandonner cette course autour du monde sans assistance. Six jours après avoir quitté les Sables-d’Olonne le 1er juillet dernier, le britannique Ertan Beskardes avait déjà annoncé la semaine dernière son abandon, ne supportant plus la « trop forte solitude ». Des décisions jugées « sages » selon les organisateurs de cette course qui redoutent par-dessus tout le syndrome de Donald Crowhurst , ce concurrent britannique qui s’était suicidé en 1969 au cours de la première Golden Globe Race après avoir longuement mystifié la direction de la course, victime d’une folie liée à sa grande solitude.
  • Publié le : 19/07/2018 - 18:05

Le fantôme de Crowhurst rôde sur la Golden Globe RaceAprès une halte «technique» aux Canaries, Antoine Cousot a repris la course mercredi, en «catégorie Chichester».Photo @ Christophe Favreau

«Nous ne sommes pas là pour juger mais plutôt pour comprendre nos concurrents, pour les écouter, les épauler. L’esprit de cette course n’exige pas d’aller au bout de l’homme mais que chacun aille au bout de lui-même», explique sans embages Caroline Violot, l’une des organisatrices de cette course inventée et dirigée par Don McIntyre.

«Mais nous n’avons pas non plus envie de perdre définitivement des concurrents pour une simple halte», ajoute-t-elle. C’est dans cet esprit qu’à été créée la «catégorie Chichester» réservée à ceux qui feraient halte pour recevoir une assistance mais qui voudraient continuer. «C’est une sorte de fusible. Pour avoir fait le tour du monde avant eux, Don McIntyre devinait bien que ce problème de trop grande solitude se poserait chez certains concurrents. Il voulait éviter qu’un passage à vide devienne un couperet fatal».

«Réfléchir à ce qui se passait.»

L’intuition du fondateur de la course était sans doute la bonne puisque sur les quatre «abandons» pour cause de solitude, deux ont pu être dédramatisés grâce à cette «catégorie Chichester». Les deux autres, d’ailleurs, ont abandonné «par étapes», les skippers concernés, Beskardes et Amra, ayant d’abord annoncé à la direction leur intention de poursuivre «après réparation à terre».

C’est un fait, dans tous les cas, que ces concurrents ont d’abord évoqué des «soucis techniques» pour justifier leur halte. En arrivant à la Marina Rubicon de Lanzarote (Canaries) dimanche 15 juillet, Antoine Cousot avait évoqué des raisons impérieuses puisque le régulateur de son Biscay 36 Métier Intérim était «hors d’usage», ce qui l’empêchait «raisonnablement» selon lui de poursuivre sa route.

Le fantôme de Crowhurst rôde sur la Golden Globe RaceVictime notamment de la rupture d'une soudure sur son régulateur, Istvan Kopar a décider de jeter l'éponge pour le classement officiel.Photo @ Christophe Favreau

Présent dans ce port pour suivre au plus près ses concurrents, Don McIntyre a précisé ensuite qu’«en fin de compte, le problème du régulateur était important mais Antoine avait toutes les pièces à bord et a simplement remplacé quelques boulons qui étaient tombés. Aucune pièce supplémentaire n’a été apportée à bord durant son séjour. Il y avait aussi quelques problèmes électriques mais c’était plutôt une décision d’Antoine de s’arrêter, de se recentrer et de réfléchir à ce qui se passait».

Ce que ne dément d’ailleurs pas l’intéressé qui a finalement expliqué mercredi, avant de repartir : «J’avais besoin de faire une pause juste pour soulager la pression. C’était important pour moi de m’assurer mentalement que tout fonctionne.»

«C’est un défi personnel, une grande aventure», a dit encore un Antoine Clousot plein de franchise. «Vous n’avez aucune idée, même en lisant le livre de Moitessier et ceux des autres navigateurs en solitaire, de ce que c’est que d’être seul. Ils parlent de la mer et de l’environnement, mais ils ne parlent pas de ce qui se passe à l’intérieur.»

Victime lui aussi de problèmes de régulateur, une soudure ayant «lâché» selon lui, le skipper palestinien, qui avait un moment évoqué son intention de faire relâche, a finalement pris la décision, mercredi 18 juillet, de faire toute vers Ténérife. «Mais je ne vais pas continuer. Le vent et les vagues dans les dents… La voile est plus agréable avec des amis.»

«Je n’étais pas prêt pour cette expérience.»

Le règlement de cette course à l’ancienne interdisant tout contact radiophonique avec la terre, à l’exception d’une communication hebdomadaire avec le PC course, c’est cette solitude aussi qu’avait mal vécue Ertan Beskardes, précisant par radio le 6 juillet, en annonçant son abandon : «Ne pas parler avec ma famille régulièrement pour partager mes expériences quotidiennes a malheureusement rendu cette expérience vide de joie et de bonheur. Ces sentiments ont empiré jusqu’à ce que plus rien n’importe à part leur parler.»

Le fantôme de Crowhurst rôde sur la Golden Globe RaceDix-huit jours de solitude au large ont eu raison du sourire rayonnant de Nabil Amra.Photo @ PPL Media

«Je n’étais pas prêt pour cette expérience et cette décision fut la plus dure que j’ai jamais prise dans ma vie.  J’aime la voile en solitaire mais je me suis senti vraiment seul sans contact» avait ajouté ce malheureux concurrent le 6 juillet avant de s’amarrer le lendemain à La Corunna où sa femme l’avait rejoint le 8 juillet.

Par élégance encore, Don Mc Intyre ne s’était pas rendu dans ce port espagnol et Caroline Violot s’interdit bien d’«ajouter le moindre commentaire à cette décision». Là encore semble-t-il, le fantôme de Donald Crowhurst plane dans l’esprit de cette organisatrice, comme sans doute dans celui du père fondateur.

«Dans toute décision, il faut du courage » dit-elle encore, respectueusement. « D’autant plus de courage sans doute que leur préparation fut longue. Bien sûr que dans un coin de notre tête, il y a l’histoire tragique de Donald Crowhurst». Alors ? Alors les imbéciles, sans doute, riraient de ces solitaires victimes de leur solitude. Nous, non.