Actualité à la Hune

Des foils pour La Fabrique

Les hommes de chez Finot-Conq aux frontières du possible

Lundi 16 juillet, 7 h 10. Bassin à flot de La Base (Lorient) : au bout de sa grue, un IMOCA rouge et blanc, La Fabrique, vole quelques secondes puis se pose sur l’eau dans un silence impressionnant. On entendrait presque couler les larmes de joie de son skipper, Alan Roura. Et il y a de quoi : après un long chantier, le bateau d’Alan, l’ex-MACSF, va désormais jouer dans la cour des grands puisque les architectes de chez Finot-Conq lui ont rajouté des foils. Arrivé 12e du Vendée Globe 2016, le benjamin de cette édition (25 ans ce jour) compte bien se battre au sommet pour l’édition 2020 de cette course. D’ici là, il y aura la Route du Rhum en novembre. Chef de ce projet au sein du cabinet Finot-Conq, David de Prémorel est venu à Lorient pour assister à cette renaissance sur l’eau. L’occasion ou jamais de demander à cet architecte naval les pourquoi et comment de ce chantier aux frontières du possible.
  • Publié le : 16/07/2018 - 17:13

Les hommes de chez Finot-Conq  aux frontières du possible.En ajoutant des foils sur La Fabrique, David de Prémorel, de chez Finot-Conq, a fait reculer les frontières du possible des IMOCA.Photo @ Nicolas Fichot
Voilesetvoiliers.com : Ajouter des foils sur un IMOCA, c'est l'avenir ?
David de Prémorel : Dans les classes qui l'autorisent, bien sûr. Mais le gain de poids reste un enjeu principal. L'allègement du moindre kilo continuera à être un sujet de recherches dans le futur.

Voilesetvoiliers.com : Et vous y êtes parvenus ?
D. de P. : En tous les cas, le bateau qu’on vient de mettre à l’eau est dans ses lignes. Les mêmes lignes qu’avant, en fait, puisque nous avons réussi à enlever autant de kilos que nous en avons rajouté avec les foils et leur système d'orientation.

Voilesetvoiliers.com : Comment fait-on pour enlever encore des kilos sur un voilier déjà hyper allégé ?
D. de P. : Pour enlever du poids à l’avant, nous avons allégé la structure de la soute à voiles. Au milieu, la casquette de cockpit a été remplacée. La nouvelle pèse environ 65 % de moins. Les dérives, bien sûr, ont été enlevées. Et tout au long de ce chantier, les équipes ont fait un travail de dingue pour chasser la moindre surcharge. A chaque fois que c’était possible, elles nous posaient la question et nous validions ou pas. La meuleuse tournait à plein régime. Même les coinceurs à came ont été remplacés par des Constrictor, en perdant à chaque fois 70 % du poids d’origine pour chaque coinceur. 

Voilesetvoiliers.com : La lutte contre le poids a aussi concerné les nouveaux foils ?
D. de P. : En matière de gains de poids, c’est que sur le système de manœuvre de ces foils nous avons vraiment innové aussi, pour les rendre plus légers. Ce n’est pas impossible que nous soyons vraiment en avance à ce sujet, d’ailleurs. La forme des foils, elle, ne joue pas vraiment sur leur poids.

Voilesetvoiliers.com : Et cette forme, justement ?
D. de P. : Un pas a été franchi depuis 2015 et la troisième génération des foils. Notre cabinet a travaillé en collaboration avec l’hydrodynamicien Michel Kermarec qui a réalisé la plupart des calculs. Nous lui donnions des formes en 3D et il travaillait dessus. Au total, nos ordinateurs ont travaillé près de 32.000 heures sur ce projet. Mais de tels chiffres ne valent pas dire grand-chose, en fait.

Les hommes de chez Finot-Conq  aux frontières du possible.Il a fallu plus de 30.000 heures de calculs informatiques, et la main de l'homme, pour installer des foils sur La Fabrique. Photo @ Nicolas Fichot

Voilesetvoiliers.com : Restait à savoir où faire le trou pour y glisser les foils !
D. de P. : (Rires) Là encore, il y a l’intuition, et le travail de l’ordinateur. La Fabrique a des formes arrières très tendues. Il s’agissait d’ajouter de la portance à l’avant pour l’aider à se soulever plus facilement, donc à déjauger le plus vite et le plus longtemps possible. C’est cette problématique, que l’œil humain peut voir, qu’il s’agissait de traduire en langage informatique afin de pouvoir poser ensuite la bonne question à l’ordinateur.

Voilesetvoiliers.com : Sur le papier, vous avez déjà défini des gains de performance théoriques ?
D. de P. : A priori, c'est essentiellement sur les durées de navigation à grandes vitesses que les gains se feront, le but étant sur ce type de bateaux d'aller vite le plus longtemps possible et non pas très  très vite quelques instants.De plus, dans un contexte d’IMOCA où les plans porteurs sur safran et les asservissements sont interdits, le but n’est plus vraiment de faire voler le bateau mais de diminuer son poids en augmentant sa portance de 40 à 50 %  sur des plages d’allures les plus étendues possible.

Voilesetvoiliers.com : Vous regrettez l’interdiction des plans porteurs sur les safrans ?
D. de P. : Je n’ai évidemment pas d’avis à avoir sur les règlements mais si ces derniers changeaient à ce sujet, ce ne serait pas compliqué d’en rajouter. Au-delà de la vitesse, les foils donnent du confort à bord, et c’est un luxe inouï, tout en augmentant énormément les vitesses moyennes. Les plans porteurs pourraient diminuer les phénomènes de «marsouinage» du voilier.

Voilesetvoiliers.com : Mais ces foils réglables constituent déjà de gros atouts, non ?
D. de P. : Bien sûr que oui, mais il ne faut pas se focaliser sur le phénomène du vol en lui-même. En faisant travailler le foil sous le vent, on écarte surtout le centre de carène, donc on rajoute de la portance sous le vent. C’est une question de «moment des forces». Le foil sous le vent permet donc de donner une puissance supplémentaire, comme c’est le cas avec les multicoques dont la largeur va définir les vitesses.

Les hommes de chez Finot-Conq  aux frontières du possible.Avec ses nouveaux foils, La Fabrique pourra maintenant jouer dans la "cour des grands".Photo @ Nicolas Fichot

Voilesetvoiliers.com : Donc ajouter des foils, c’est l’avenir ?
D. de P. :C'est l'avenir... dans les classes qui l'autorisent, bien sûr. Mais c'est le gain de poids qui restera un enjeu principal. L'allègement du moindre kilo est et continuera d'être un sujet de recherches dans le futur.

Voilesetvoiliers.com : Et rajouter des foils sur le bateau de Monsieur Tout-le-Monde ?
D. de P. : Là, en revanche, cela restera une niche mais cela aurait un prix, cela poserait des tas de questions annexes et cela mangerait le volume intérieur du voilier.

Voilesetvoiliers.com : Plusieurs petits foils, alors ?
D. de P. : Sûrement pas ! Ils se neutraliseraient entre eux en gênant l’écoulement de l’eau. On a connu le même phénomène avec les avions anciens qui, dans les années 1910, sont passés des ailes triplans aux ailes biplans puis enfin à l’aile unique, celle qui avait le meilleur rendement. Mais il a fallu travailler énormément sur la solidité de l’aile, sur son poids et sur celui de l’appareil. C’est un peu ce qui nous attend, je crois.